Orange, Valeurs Télécom, Bourse : le grand malentendu

Le secteur des télécommunications souffre aujourd’hui d’un manque d’attractivité chez les financiers. « Malgré quelques timides remontées ces dernières années, la frilosité pour les valeurs des télécom demeure une règle établie chez les investisseurs. » Entreprendre 27 mai 2020. Ce secteur d’activité est pourtant vital. Il est la pierre angulaire d’une construction sur laquelle repose toute l’évolution de la société au niveau mondial. Le développement des usages, dans tous les secteurs est étroitement conditionné à sa qualité et ses capacités d’évolution.

Il est loin d’être un secteur sans avenir, au contraire. Alors pourquoi cette méfiance ?

L’ouverture à la concurrence

Lorsqu’en 1996 la Commission européenne adopte une directive de « pleine concurrence » en plusieurs étapes, elle donne le top départ de l’ouverture à la concurrence sur tous les marchés de téléphonie fixe et mobile en Europe. A l’époque de la genèse de cette décision, presque partout en Europe l’opérateur dit historique, étatique, assure seul ces prestations.

La mue, l’administration devenue entreprise

En vue de cette libéralisation, les différents États vont peu à peu modifier leurs administrations et les transformer en sociétés, bien qu’opérées très souvent par des personnels fonctionnaires d’État. La modernisation passe entre-autre par une évolution de ces statuts, l’embauche de profils extérieurs, non fonctionnaires. La transformation, d’un service d’État à destination des administrés en un service vendu à des consommateurs, est en mouvement.

L’autonomie donnée en partie à ces sociétés est passée partout par la création de sociétés par actions mises progressivement sur le marché financier. L’État gardant souvent une minorité de contrôle sur un secteur d’activité considéré comme stratégique, d’intérêt public.

Considéré comme pourvoyeur de flux

Démarrée dans les années 1990, la mise en bourse des sociétés de télécommunication est une grande première pour les investisseurs. Ils doivent évaluer les valeurs d’un secteur dont ils ne connaissent rien. Le potentiel de croissance, les perspectives, l’intérêt en termes d’investissement diffère profondément des analyses auxquelles ils sont habitués.

Tout d’abord rangé dans la catégorie des « Utilities », les télécommunications sont considérées principalement comme des fournisseurs de flux. Une analyse toujours d’actualité 30 années plus tard, exprimée sous forme de constat négatif. Alors même que le transporteur n’arrive toujours pas à démontrer sa plus-value sur un secteur très compétitif à faible marge.

Une évolution, non une révolution

La mise en bourse a été considérée par les dirigeants des entreprises de télécom comme un simple changement de direction, une adaptation, voire une liberté nouvelle. Ces entreprises nouvellement constituées se sont mécaniquement dotées des outils nécessaires, services et conseils, afin de se conformer aux règles appliquées aux sociétés cotées. Dans le même temps, la communication financière de la fin du siècle c’est elle aussi développée, institutionnalisée.

Les rencontres, les chiffres, le rythme annuel de leur divulgation tout a été scrupuleusement appliqué. Une sorte de jeux de rôle où chacun essayait de plaire à l’autre, un échange d’informations jugées indispensables, sans plus.

Dans l’euphorie des années 1995, il a été décidé de faire de l’entrée en bourse de France Télécom, le symbole du renouveau. Le fleuron du retour en bourse des petits actionnaires, l’incitation à l’entrée sur ce marché boursier des particuliers mêmes modestes. Petits actionnaires choisis pour leur engagement et leur fidélité supposée.

La possession d’action a été banalisée. Une sorte de placement sans risque. Une épargne gérée, mobilisée, en dehors du système bancaire, l’ennemi traditionnel. La bourse a été banalisée. Utilisée, sans en avoir appris les règles.

Incompréhension

Les uns et les autres n’ont vu dans la bourse que le coté opportuniste. Une place de marché, d’échange sur laquelle les règlementations, les obligations d’information, donnaient suffisamment de gages de sécurité et permettaient d’avoir pleinement confiance.

Cette croyance des nouveaux venus, l’engouement populaire, la sursouscription ont produit une bulle de confiance, ignorant totalement la réalité boursière. Les règles. Les évolutions des cours. Les choix, les mouvements liés à l’achat et à la vente, aux rumeurs, sans pour autant qu’il y ait nécessairement un lien avec la qualité des actifs. Un jeu double.

Dans cette zone de confort partagée, les dirigeants d’entreprise ont géré la communication financière et la communication aux actionnaires comme un exercice obligatoire, sans vraiment s’intéresser aux enjeux de l’information. Les éléments de prospective, les enjeux à terme, la sécurité et la fidélité n’ont souvent pas été anticipés.

Information incomplète

Les dirigeants très heureux de ne prendre en compte que l’aspect positif de l’évolution du cours de bourse ont oublié d’en assurer les bases. Le cours évoluant à la hausse. Les perspectives d’avenir étant bonnes. Ils ont considéré que tout ceci était le fruit normal d’une estimation plus juste de la valeur de l’entreprise. La montée exponentielle des usages, l’évolution très rapide du marché mobile et internet justifiant selon eux cette réévaluation. Oubliant toute prudence les dirigeants ont cédé à la tentation du mirage. La machine c’est emballé.

Or comme l’écrivent les observateurs de l’époque la valeur de l’action a été largement surévaluée. Le titre, à l’origine valeur de fond de portefeuille, est devenu purement spéculatif. Mis en bourse à 27,7 euros en novembre 1997, il cote au plus haut au mois de mars 2000 219 euros. En 2022, il s’échange à moins de 10 euros.

Euphorie devenue cauchemar

Oubliant toute prudence les dirigeants ont oublié les fondamentaux. Ils n’ont pas vu la transformation du titre. Ils ont analysé cette réévaluation comme un élément pérenne et stable. Laissant de côté toute prudence et ils ont utilisé le titre comme monnaie d’échange et ont engagé des opérations basées sur cette nouvelle valorisation, sans filet de sécurité. La chute de la valeur de l’action a soudainement précipité l’entreprise dans la spirale de la dette et de la défiance.

Alors même que les fondamentaux de l’entreprise n’avaient en rien changé. Alors même que les perspectives d’avenir n’avaient pas été revues à la baisse, l’entreprise s’est retrouvée dans la tourmente. La bourse a lourdement sanctionné le titre. Les analystes n’ont vu que la dette, construite sur un coup de poker, oubliant au passage les perspectives réelles, la stratégie internationale, la diversification, la consolidation des marchés sur la scène européenne sur tout segment confondu et mondiale dans le BtoB. Sans analyse à terme, l’action a dévissé.

Le changement de direction, l’annonce d’un plan de restructuration financier a immédiatement rassuré les marchés, qui ne se sont pas posé la question des conséquences à terme de ces plans. L’information parfaitement maitrisée a restauré, momentanément et artificiellement, la confiance dans le titre. Le niveau du cours de bourse est remonté alors à un niveau acceptable, tout est apparemment rentré d’en l’ordre. Pour autant, des années qui ont suivi on ne garde que le souvenir de la maltraitance des personnels, un certain mépris des dirigeants et une position mal assurée sur un marché protéiforme.

L’attraction du titre

En 2022, après 11 années à la tête de l’entreprise, le dernier dirigeant est contraint d’abandonner son poste. Le cours de bourse est au plus bas. Personne ne comprend pourquoi. Dans l’entreprise on s’étonne du manque d’engouement de la sphère financière. Certains fustigent l’État actionnaire qui aurait imposé ses règles et empêché le bon développement de l’entreprise. Personne ne se pose la question de l’attractivité du titre et surtout de son positionnement.

Le secteur des télécommunications est pourtant la pierre angulaire, à la base de tous les usages et de la capacité à développer les fonctionnalités en devenir, particulièrement exigeantes au niveau quantitatif et qualitatif. Les opérateurs de télécommunication sont et resteront encore longtemps des acteurs incontournables malgré les investissements menés par les GAFA ou d’autres, car ils maitrisent toujours l’interconnexion, les réseaux de proximité, souvent le dernier lien vers l’utilisateur. La toile est loin d’être un produit facilement substituable.

Un malentendu profond

Il est probable que l’analyse des perspectives reste difficile. Les valeurs du secteur télécom sont polymorphes et instables. Les entreprises font face aux contraintes d’investissements lourds, aux contraintes règlementaires fortes et à un temps d’amortissement long.

De surcroit le rythme du renouvellement, ne suit en rien le rythme des amortissements financiers. Une technologie en remplace une autre. A peine développée, la technologie est déjà obsolète. Tout ceci sans compter les charges financières qu’ont dû supporter les entreprises lors de l’achat des licences d’exploitation.

A en croire les récentes sorties de la cote de deux intervenant majeurs, la bourse n’est plus considérée par les dirigeants de ce secteur comme un atout mais plus comme une contrainte. Les promesses de financement ont laissé place à une certaine amertume.

Les valeurs télécom assimilées à tort aux valeurs technologiques, au rythme de l’informatique, ne sont pas en mesure de produire les retours sur investissements espérés par des investisseurs avides de placements rentables au temps court. Un malentendu qu’opérateurs et investisseurs ont laissé s’installer, au mépris du principe de réalité.

Le principe de pérennité a laissé place au profit et à la spéculation.

Cependant les investisseurs ont besoin de ce type de valeurs dites de fond de portefeuille. Il serait intéressant de ne pas oublier les actionnaires individuels, enclins à diversifier leur épargne sur le temps long, celui de compléments de revenus qui semblent devenus à terme indispensables.

Il serait probablement temps aussi d’adopter des règles d’information et de communication mieux adaptées à la complexité des sujets. Au-delà du strict cadre législatif et règlementaire, une information didactique semble devenue essentielle à l’égard de tous, analystes professionnels ou investisseurs individuels.

Patricia Capelle

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