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Livre – La doctrine GUERRASSINOV de Patrick de FRIBERG

Une fois n’est pas coutume, c’est un roman d’espionnage qui fait l’objet d’un article. Pourquoi ? Tout simplement car nous y apprenons beaucoup, dans un univers aussi complexe que divertissant. Le mélange du monde de l’espionnage, de la virtualité des personnages et de le leurs légendes, de la réalité de leurs actions, de la puissance du numérique et le jeu sur le temps présent et futur, éclairera certainement le lecteur sur les possibilités des maitres de l’information aujourd’hui.

Place à l’interview de l’auteur en réponse à nos questions avec un titre qui résume bien le sujet.


Les éditions Changer d’Ère Collection Délit d’Encre 286 pages En librairie ISBN : 979-10-96140-01-5 21,00 € TTC Disponible également en eBook

« Le roman d’espionnage est le plus quantique des genres de la fiction. »

Au travers de la fiction et de l’imaginaire qu’il transporte, votre roman est un extraordinaire moyen de faire passer des messages et d’anticiper un futur possible. Comment vous est venue cette idée ?

Depuis le début des années 2000, je travaillais dans les pays baltes alors que mes amis lettons m’initiaient à l’entrisme russe, politique, financière et sociale, avec un seul but : convaincre le monde que cette ancienne province soviétique était russe et qu’il était nécessaire d’en protéger les citoyens menacés par les extrémistes nationalistes. Cette connaissance me fit écrire mon roman Le Dossier Rodina autour d’un scénario d’annexion sans guerre de la Lettonie. L’année suivant sa parution, en 2009, l’armée russe annexait la Crimée sans que jamais nos dirigeants, pourtant assis confortablement sur les convictions des frontières de Yalta, ne comprennent qu’ils s’étaient fait rouler. Mon roman démontrait comment les évolutions sociales, politiques, médiatiques alliées à des moyens guerriers limités avaient permis d’envahir une Nation et d’y déplacer les frontières.

Il y eut ensuite cette tribune parue dans l’Opinion au printemps 2014. Avec Véronique Anger, qui annonçait l’avènement des entreprises-États plus puissantes que les États-nations, j’alertais sur les qualités économiques et politiques qui faisaient de ces entreprises-États de potentielles ennemies de nos démocraties. Si les multinationales acceptaient malgré tout une fiscalité pour le bien commun, partageant encore une histoire commune nationale, ce n’est plus du tout le cas des entreprises-États qui les ont supplantées.

Situer la base de la Doctrine Guerrassimov en Russie n’est pas anodin, pourquoi ce choix ?

Le général Guerrassimov est le chef d’état-major du Président Poutine. Dans les années 2000, il fit l’amer constat que la Russie n’avait pas les moyens financiers de se mettre au niveau des USA ni même de la Chine. Il proposa une refonte totale de la doctrine de guerre soviétique avec, comme principal pilier après la dissuasion nucléaire, la guerre hybride. Il proposait de mettre sous un seul commandement les armées, les troupes spéciales, les services de renseignement, la guerre cyber, mais aussi la diplomatie et la désinformation. C’est pour cette raison que les attaques russes ciblant les élections américaines ou françaises, ou le referendum du Brexit, ne furent pas prises à la légère par les services des pays en question. Selon la doctrine, ils ne pouvaient qu’être sous les ordres du système militaire russe, donc du chef d’état-major et, au final, de Vladimir Poutine.

En quoi l’hybridation des intelligences et des techniques, renseignement, économique, informations et numérique rendent l’influence politique à la portée de tous ?

C’est un effet de taille critique. Quand ces moyens étaient gérés par des start-ups, voire des multinationales, les états démocratiques pouvaient équilibrer leur influence par la pression du vote, le marché et, en dernier recours, la loi. L’avènement des entreprises-nations change la donne, car elles ont les moyens financiers et militaires – selon la Doctrine – supérieurs aux états. Seulement, là, le code militaire est caduc parce qu’il n’est plus possible de proposer une dissuasion nucléaire par exemple comme ultime défense des frontières.

Les entreprises planétaires ont ces moyens, pensez-vous qu’elles puissent influencer la politique des pays ou des états et faire passer leurs visions politique du monde, et jusqu’où ?

C’est pour cela que nous avons fait évoluer, avec Véronique, cette notion d’entreprises-états en 2014 à celle d’entreprises-nations aujourd’hui. Nous avions déjà identifié la puissance financière, l’extra-territorialité, la citoyenneté (du consommateur ou du salarié), les systèmes fiscaux, le renseignement et la sécurité, et enfin l’influence. Aujourd’hui, nous pouvons ajouter l’élément constructeur de la Nation, la culture et la fabrique de l’Histoire pour servir sa légende constructive d’un récit commun. Par exemple, quand Facebook coupe les comptes du président du premier pays démocratique, même s’il est tombé dans une folie post-vérité, sans jugement, sans préavis démocratique, l’analyse devient évidente : Facebook peut -et le fait- imposer un récit et en refuser un autre. Un autre fait marquant de cette année 2020 fut la guerre qui opposa l’Australie et la Nouvelle-Zélande à Google. Menacé d’être fiscalisé, la réponse de Google fut de changer les algorithmes pour influer directement sur les requêtes concernant ces deux pays.

Donc, dans le premier cas, au lieu de modifier le code des requêtes pour empêcher l’agglomération des haines minoritaires dans le but d’un regroupement commercial pour les annonceurs, on ne modifie pas le modèle, mais on écarte ceux qui sont trop voyants sous excuse de « foi en la démocratie ». Dans le deuxième, on change l’histoire, on échange le récit contre une autre réalité.

Le sujet du roman est l’analyse des moyens à mettre en place pour prendre le pouvoir. L’une des recettes est une fin de deuxième mandat, cent millions de dollars, des agitateurs, de la désinformation et de la manipulation de foules sous ambiance de crise économique.

Selon vous, les États qui risquent d’être attaqués dans leur souveraineté politique vont-ils réagir, et que vont-ils faire ?

Je crois toujours dans le facteur humain qui défait les meilleures stratégies. Face aux menaces, les démocraties ne sont plus dans le temps long, parce qu’elles vivent le temps court du politique d’alternances. Le contre-pouvoir est pourtant là : nous sommes déjà en train de légiférer pour protéger. Vous connaissez les controverses sur ce changement de paradigme qu’impose la réflexion actuelle. Allons-nous perdre notre liberté pour accéder à plus de sécurité ? Même les spécialistes du droit constitutionnel s’opposent…

Comme souvent, à la guerre, celui qui a la meilleure stratégie gagne… Mettant en valeur la domination du temps long sur le temps court et l’immédiateté qui est à son service, que ce soit dans le réel comme dans le virtuel. C’est un message puissant de votre roman. Que pouvez-vous nous en dire ?

Le roman d’espionnage est le plus quantique des genres de la fiction. Le présent écrit le futur, mais il modifie le passé aussi. Dans ces nouvelles guerres, la science croise le feu avec la croyance. La vérité se heurte avec les « vérités alternatives ». L’information explose dans le complot et la post-vérité. Le temps court prédit des alternatives futures réelles et toujours opposées, parce qu’elles se forgent dans des vérités passées dont la majorité ne vérifie jamais l’exactitude.

Le message de mon roman est que je crois qu’il y a toujours l’Homme au centre de son histoire, jamais une stratégie. J’aime citer cette phrase de l’écrivain Percy Kemp : « ce sont finalement les hommes qui font l’Histoire, et que la Vérité ne se confond jamais entièrement avec la somme des faits avérés. »

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