Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Pirates, corsaires et rois : le pillage en mer une très ancienne politique d’État

Il fut un temps où le droit de la mer se résumait à une règle simple et universelle : le plus fort prend tout, et le roi touche sa part. Une époque bénie pour les aventuriers, les forbans et les trésoriers royaux moins pour les marchands espagnols qui rentraient des Amériques avec des cales pleines d’or.

Cette époque s’appelait l’âge d’or de la piraterie. Et elle mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que parce qu’elle ressemble étrangement à la nôtre.

Corsaires contre pirates : la nuance qui change tout

Commençons par dissiper un malentendu tenace. Le pirate et le corsaire ne peuvent être confondus, même si leurs activités consistant à arraisonner des navires, s’emparer de leurs cargaisons, terrifier les équipages sont en tout point identiques. La différence est administrative.

Le pirate opère pour son propre compte. Il est hors-la-loi, ennemi de tous, passible de la pendaison dans tous les ports du monde civilisé. Le corsaire, lui, est muni d’une lettre de marque, un document officiel signé par un roi ou une reine qui lui donne le droit, en bonne et due forme, de piller les navires ennemis. Il reverse une part du butin à la couronne qui ferme les yeux sur le reste. C’est en quelque sorte la première franchise commerciale de l’histoire.

La différence entre le pirate et le corsaire, tient à un seul document. L’un le possède, l’autre non. Les juristes du XVIe siècle auraient adoré travailler à l’ONU.

Elizabeth Ire et Francis Drake : la reine et son pirate attitré

Le meilleur exemple de cette hypocrisie souveraine organisée reste le couple formé par la reine Elizabeth Ire d’Angleterre et Sir Francis Drake. Drake était, selon les Espagnols, un pirate, un brigand, un pillard sans foi ni loi qui ravageait leurs colonies et coulait leurs galions chargés d’argent. Selon les Anglais, c’était un héros national, un navigateur intrépide, un serviteur de la Couronne.

Les deux versions étaient exactes.

Drake attaqua les ports espagnols, pilla les côtes du Pacifique, captura des trésors fabuleux et rentra en Angleterre avec des cales qui firent briller les yeux de sa souveraine. Elizabeth Ire monta à bord de son navire le Golden Hind et le fit chevalier en personne. Philip II d’Espagne exigea qu’elle le livre comme criminel. Elle lui répondit, avec le flegme des diplomates, que Drake n’avait fait que servir les intérêts de l’Angleterre.

C’était vrai. C’était scandaleux. Et personne, au fond, n’était vraiment surpris.

Les frères Barberousse et le sultan ottoman : la Méditerranée comme terrain de jeu

L’Atlantique n’avait pas le monopole de cette piraterie d’État sophistiquée. En Méditerranée, les frères Barberousse — Aroudj et Khayr ad-Din — pratiquèrent l’art du corsaire avec une virtuosité qui força l’admiration de leurs contemporains, y compris de leurs victimes. Partis de rien, ils bâtirent une flotte redoutable qui terrorisa les côtes espagnoles, italiennes et françaises.

Khayr ad-Din, le plus habile des deux, eut l’intelligence de placer ses activités sous la protection du sultan ottoman Soliman le Magnifique. En échange de sa flotte et de ses services, il reçut le titre d’amiral de la flotte ottomane, Kapudan Pacha, et une légitimité qui transforma ses pillages en opérations militaires officielles. Un pirate devenu amiral par la grâce d’un firman impérial : le droit de la mer version ottomane fonctionnait à merveille.

Charles Quint, qui avait subi ses attaques pendant des décennies, ne trouva jamais comment le faire taire. La mer Méditerranée fut pendant trente ans le domaine des Barberousse et donc, indirectement, de Constantinople.

Henry Morgan : du pirate au gouverneur

Mais le sommet de cet art, la vraie apothéose de la piraterie institutionnalisée, reste Henry Morgan. Gallois de naissance, boucanier de vocation, Morgan ravagea les colonies espagnoles des Caraïbes avec une efficacité que les armées régulières lui enviaient. Il prit Portobelo, traversa le Panama, mit à sac l’une des villes les plus riches des Amériques.

Les Espagnols hurlèrent à la barbarie. L’Angleterre le fit arrêter brièvement pour la forme, le temps que les relations diplomatiques se calment. Puis elle le gracia, l’anoblit et le nomma lieutenant-gouverneur de la Jamaïque. Sir Henry Morgan, gouverneur royal, chargé notamment… de réprimer la piraterie dans les Caraïbes.

Et aujourd’hui ?

Il existe, quelque part dans les archives de l’ONU, un document de 320 articles, rédigé pendant neuf ans, signé par 157 États et entré en vigueur en 1994. Ce document s’appelle la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, UNCLOS pour les intimes, signée à Montego Bay en 1982. Il est, dit-on, la « constitution des océans », un texte fondateur, ambitieux, universel.

Il serait tentant de conclure que le droit international, que cette Convention de Montego Bay et le Tribunal international du droit de la mer ont mis fin à ces pratiques où les États se servaient des pirates comme d’une arme diplomatique commode.

Tentant, mais inexact. Les flottes fantômes qui contournent les sanctions, les milices navales qui harcèlent les navires en mer de Chine, les drones maritimes qui ciblent les pétroliers dans le golfe Persique, tout cela a des airs de lettre de marque revisitée pour le XXIe siècle. Le formulaire a changé. La pratique, assez peu.

La seule vraie différence entre Francis Drake et les acteurs contemporains du désordre maritime, c’est que Drake, lui, avait au moins l’honnêteté de monter à bord lui-même.

 

Partagez ce contenu via ...

Soyez le premier a laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *