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Quand les mots préparent les coups, ou la rhétorique comme architecture de la violence

Il y a une erreur de diagnostic dans laquelle tombent souvent ceux qui observent la montée des discours agressifs dans l’espace public, et singulièrement dans l’espace politique. Cette erreur consiste à lire la violence verbale comme un symptôme, le signe d’une polarisation plus profonde dont elle serait l’expression surface. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas suffisant. La violence verbale n’est pas seulement le reflet d’une société qui se tend. Elle en est aussi, à sa manière, un opérateur. Elle travaille les normes, déplace les seuils, et modifie silencieusement ce que les publics considèrent comme acceptable, y compris au-delà du langage lui-même.

C’est le sens du concept que Joseph Overton, lobbyiste américain des années 1990, avait formalisé sans imaginer la postérité que lui réserverait l’époque : à tout moment, il existe dans une société un périmètre d’idées « dicibles », un espace dans lequel une opinion peut être formulée sans disqualification immédiate. Cet espace n’est pas immuable. Il se déplace. Ce qui était impensable hier devient transgressif aujourd’hui, acceptable demain, banal après-demain.[1] Ce que les mouvements populistes ont compris avant beaucoup d’autres acteurs de la communication, c’est que cette fenêtre peut être opérée délibérément. La provocation n’est pas le signe d’un manque de contrôle rhétorique : c’est une technique. Formuler une position extrême, c’est rendre une position simplement radicale acceptable par contraste. Lynda Dematteo, anthropologue à l’EHESS, a décrit avec précision ce mécanisme à l’œuvre dans l’extrême droite française : l’outrance rhétorique comme levier de déplacement du seuil du dicible, non comme dérapage mais comme stratégie.[2] En France, le résultat est mesurable : la théorie du « grand remplacement », cantonnée aux marges identitaires en 2010, était évoquée avec inquiétude par près de la moitié des Français en 2022. Non parce que les faits avaient changé. Parce que le terme était devenu répétable sans disqualification automatique.[3]

Il faut cependant éviter un raccourci qui affaiblirait l’analyse. La rhétorique agressive ne convertit pas. Elle n’implante pas de nouvelles convictions dans des esprits vierges. Ce qu’elle fait, et c’est le résultat le plus contre-intuitif d’une étude publiée dans le British Journal of Political Science en 2020, c’est embolden : elle autorise des individus à exprimer et à agir sur des préjugés qu’ils dissimulaient. L’effet est conditionnel, et c’est là que réside son mécanisme le plus redoutable. Il se démultiplie précisément quand d’autres élites, médias, commentateurs, partis, reprennent ou tolèrent la rhétorique transgressive sans la questionner.[4] Ce n’est pas le locuteur isolé qui fait bouger la fenêtre. C’est la répétition sans friction. Ce n’est pas l’insulte mais sa normalisation.[5]

La chaîne qui mène du verbe au geste n’est pas linéaire, et il serait malhonnête de la présenter autrement. Scott Straus, dans une analyse approfondie du rôle de la radio RTLM dans le génocide rwandais publiée dans Politics and Society en 2007, a montré que l’effet des discours haineux n’est pas autonome : il s’active dans un contexte de violence préexistante, il amplifie mais ne cause pas seul.[6] C’est une nuance décisive, qui protège l’argument plutôt que de l’affaiblir. Ce que la violence verbale fait, c’est élever une probabilité. Et cette probabilité est documentée à une échelle qui dépasse les cas individuels. James Piazza, chercheur à Penn State, a analysé sur la période 2000-2017 les données de 135 pays : dans ceux où les élites politiques ne recourent jamais au discours de haine, on compte en moyenne 12,5 actes terroristes sur la période. Dans ceux où ce recours est fréquent, on en compte 107,9. Ce ne sont pas des corrélations anodines. Ce sont des ordres de grandeur.[7] Ce travail rejoint le concept de terrorisme stochastique, théorisé dès 2002 par le modélisateur de risques Gordon Woo : quand une rhétorique déhumanisante est diffusée massivement, les actes de violence qui en résultent sont statistiquement prévisibles, même si individuellement imprévisibles. Personne ne donne d’ordre explicite. Personne ne désigne de cible nommée. Mais le fond sonore se modifie, et avec lui le seuil d’action de ceux qui étaient déjà au bord.[8]

Ce que cela implique pour les acteurs de la communication — qu’ils soient conseillers, agences, porte-paroles ou stratèges — mérite d’être formulé sans détour. La tentation d’adopter des registres agressifs pour « occuper le terrain » ou « parler vrai » repose sur un malentendu fondamental sur la nature de l’outil. On croit contrôler une rhétorique, on active en réalité un mécanisme dont les effets de bord ne s’arrêtent pas à l’intention initiale. Cécile Alduy, spécialiste de l’analyse du discours politique, l’a formulé avec netteté : plus des responsables répètent une opinion transgressive en la banalisant, plus ils l’acclimatent et la légitiment.[9] Ce qui vaut pour les politiques vaut pour tout l’écosystème qui leur fournit le langage. Chaque fois qu’un terme hostile est repris sans être questionné, dans un brief, dans un message de marque, dans une prise de parole publique, c’est un vote silencieux pour sa normalisation. Ce vote n’a pas de bulletin, mais il n’a pas non plus de retour en arrière simple. La fenêtre d’Overton se déplace structurellement plus vite dans le sens de la transgression que dans le sens de l’apaisement.[10] Cette asymétrie, que la recherche confirme et que l’intuition des praticiens sous-estime, est peut-être la donnée la plus importante du problème.[11]

La question que devrait se poser tout stratège n’est donc pas « est-ce que ça va faire parler ? », ça, c’est acquis. La vraie question est de savoir à quel seuil on contribue, et si l’on est prêt à en assumer les conséquences à six mois de distance. Dans un écosystème médiatique où les plateformes algorithmiques récompensent structurellement l’outrance et où les discours politiques ont déjà considérablement rabaissé le plancher du dicible, personne ne gardera ce seuil à la place de ceux qui choisissent de ne pas y penser.

 

[1]Joseph P. Overton, Mackinac Center for Public Policy, années 1990. Popularisé en France par Clément Viktorovitch (Sciences Po), chronique Canal+/Clique, novembre 2019.

[2]Dematteo, Lynda (EHESS), entretien France Culture, 2021. Citée dans : « Fenêtre d’Overton », La revue européenne des médias et du numérique, octobre 2020.

[3]Sondage IFOP cité dans plusieurs analyses de la campagne présidentielle 2022. Voir Raphaël Llorca et Benjamin Tainturier (Sciences Po), « La grande victoire d’Éric Zemmour : avoir déplacé la fenêtre d’Overton », Slate.fr, avril 2022.

[4]Broockman, D. & Kalla, J., « The Trump Effect: An Experimental Investigation of the Emboldening Effect of Racially Inflammatory Elite Communication », British Journal of Political Science, Cambridge University Press, 2020. DOI : 10.1017/S0007123418000807.

[5]Müller, K. & Schwartz, C. (2018), corrélation entre posts anti-réfugiés d’un parti d’extrême droite sur Facebook et violences contre les réfugiés, cité dans Brookings Institution, Byman, Daniel, « How hateful rhetoric connects to real-world violence », mars 2022.

[6]Straus, Scott, « What Is the Relationship between Hate Radio and Violence? Rethinking Rwanda’s Radio Machete », Politics and Society, 35(4), 2007, pp. 609-637.

[7]Piazza, James A. (Penn State University), « When politicians use hate speech, political violence increases », The Conversation, 2020. Basé sur une analyse de 135 à 163 pays entre 2000 et 2017 via le Global Terrorism Database (GTD). Voir aussi : Piazza, J.A., « Politician Hate Speech and Domestic Terrorism », International Interactions, 2020.

[8]Woo, Gordon, « A Stochastic Terrorism Model », Journal of Risk Finance, 2002. Concept élargi dans : Amman, M. & Meloy, J.R., « Stochastic Terrorism: A Linguistic and Psychological Analysis », Perspectives on Terrorism, 2021. Voir aussi : RAND Research Report RRA3232-1, « From Words to Actions », 2022. Définition synthétique : Britannica, « Stochastic Terrorism », mise à jour 2024.

[9]Alduy, Cécile, citée dans « La fenêtre d’Overton ou comment rendre acceptable ce qui ne l’était pas », Chiche/Makesense, janvier 2025. Professeure à Stanford University, spécialiste de l’analyse du discours politique.

[10]ABC News, « A Timeline of Violence and Threats Connected to Donald Trump’s Rhetoric », mai 2020 (54 cas documentés, 2015-2020). Feinberg, A., Branton, R. & Martinez-Ebers, V., « Counties That Hosted a 2016 Trump Rally Saw a 226 Percent Increase in Hate Crimes », The Washington Post, 2019. Kalmoe, Nathan P., « Fueling the Fire: Violent Metaphors, Trait Aggression, and Support for Political Violence », Political Communication, 2014.

[11]Fondation Jean-Jaurès / ViaVoice / Macif, étude sur les violences verbales en France, mai 2024. Analyse de Gérald Garutti (Centre des arts de la parole) in : « Les particules de la colère. Les violences verbales en France », Fondation Jean-Jaurès, septembre 2024.

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