Il y a dans le rapport qu’entretient Vladimir Poutine avec l’Histoire quelque chose qui tient moins du recueillement que de la mise en scène. Chaque année les célébrations du 9 mai, Jour de la Victoire, offrent au maître du Kremlin le théâtre idéal pour jouer, encore et encore, le même opéra triomphal : la Russie, héritière de l’Union soviétique, seul rempart contre les forces du Mal. Une rhétorique rodée, immuable, qui se fissure pourtant à mesure que la réalité s’obstine à contredire le décor.
La liturgie des vainqueurs
Le 9 mai 2025, pour le 80e anniversaire de la capitulation allemande, Moscou avait mis les petits plats dans les grands. Une vingtaine de chefs d’État parmi lesquels Xi Jinping, Lula, al-Sissi, se pressaient sur la tribune de la Place Rouge, offrant à Poutine ce qu’il cherchait par-dessus tout depuis le début de la guerre : la preuve photographique qu’il n’était pas isolé. La parade était somptueuse. Pour la première fois, des drones de combat Orlan, Lancet et Géran y figuraient en bonne place. L’exposition triomphale de ces appareils qui frappent quotidiennement les villes ukrainiennes. Un choix délibéré de ces instrument de destruction, devenus symboles de la fierté nationale.
Le 9 mai 2026, changement de décor. le Kremlin a annoncé, sans grande fanfare, qu’il n’y aurait pas de chars, pas de missiles, pas de matériel militaire sur la Place Rouge. Invoquant la « menace terroriste » des drones ukrainiens, Moscou a réduit la voilure comme jamais depuis vingt ans. Les dirigeants étrangers ? Quelques fidèles obligés — Loukachenko, le Premier ministre malaisien, le Laos, Robert Fico dont la présence à Moscou en dit long sur ses convictions atlantistes — et les pantins des républiques séparatistes géorgiennes que personne, à part Moscou, ne reconnaît.
La différence entre les deux éditions dit tout.
« Notre cause est juste » — ou l’art du mensonge assumé
Depuis le 24 février 2022, Vladimir Poutine a fusionné deux guerres en une seule narration : celle que l’Union soviétique a gagnée en 1945 contre Adolf Hitler, et celle qu’il prétend mener aujourd’hui contre les « nazis » ukrainiens. L’amalgame est grossier. Il est pourtant répété, inlassablement, depuis la tribune du Jour de la Victoire, devant des soldats en uniforme et des téléspectateurs russes formatés à le recevoir.
« Le grand exploit de la génération victorieuse inspire aujourd’hui les soldats qui mènent l’opération militaire spéciale », a-t-il déclaré cette année encore, face au peu de dignitaires restants. « Je suis fermement convaincu que notre cause est juste. »
Combien de fois peut-on invoquer la même formule avant qu’elle ne sonne creux, même pour ceux qui l’écoutent ? Car c’est là que réside la vraie question que personne, dans l’enceinte du Kremlin, ne pose à voix haute : à quel moment le peuple russe prend-il conscience que la liturgie du passé ne compense pas les pertes du présent ?
Ce que le défilé sans chars révèle vraiment
Un défilé sans matériel militaire, c’est une parade sans muscle. Pour un régime dont la légitimité repose en grande partie sur la démonstration de puissance, l’image est désastreuse — quoi qu’en disent les communicants du Kremlin, prompts à transformer chaque retranchement en preuve de sagesse stratégique.
Les analystes les plus lucides y voient autre chose : un aveu. Celui d’une armée qui consomme, sur le front ukrainien, ses ressources matérielles à un rythme que la propagande peine à dissimuler. Char engagé en Ukraine, c’est char absent de la Place Rouge. Le calcul est brutal dans sa simplicité.
Plus révélateur encore : la cote de popularité de Poutine a atteint, selon certains sondages, son niveau le plus bas depuis le début du conflit. La population russe est apeurée, docile — mais l’apathie n’est pas du soutien. Et dans les cercles du pouvoir, là où l’argent circule et où les loyautés s’achètent, on commence à murmurer que le flux se tarit.
La mémoire confisquée
Il y a quelque chose d’obscène dans cette manière qu’a le régime russe de s’approprier la Victoire de 1945 pour en faire le carburant d’une guerre d’agression en 2022. Le chef de la diplomatie ukrainienne l’a dit sans détour depuis Kiev : la Russie « monopolise » une mémoire qui appartient à tous les peuples qui ont souffert du nazisme — y compris les Ukrainiens, qui ont perdu des millions des leurs dans ce même conflit.
Revendiquer l’héritage des soldats tombés contre Hitler pour justifier des bombardements sur Marioupol ou Kherson, c’est une imposture historique d’une rare audace. Mais l’audace, chez Poutine, n’a jamais fait défaut.
Jusqu’à quand ?
La question n’est plus de savoir si Vladimir Poutine croit réellement à sa propre narration — la psychologie des autocrates est rarement aussi simple. La question est de savoir combien de 9 mai encore pourront servir de rideau de fumée.
Car ce que la parade appauvrie de 2026 révèle, c’est que le temps joue contre lui. Non pas le temps dramatique des batailles, mais celui, plus lent et plus implacable, de l’usure. Usure économique, usure humaine, usure symbolique. Quand le défilé perd ses chars, c’est le mythe qui commence à rouiller.
La Russie de Poutine a choisi de vivre dans un passé glorieux pour fuir un présent compromis. Ce choix a un coût — et le 9 mai 2026 en aura été, peut-être, l’une des premières factures visibles.







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