Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Trump : je gagne tout, je ne suis responsable de rien

 

Il y a quelque chose de presque confortable dans la lecture pathologique de Trump, le narcissisme clinique, la mégalomanie, le rapport déréalisé au réel. Cette lecture est intellectuellement rassurante parce qu’elle externalise le phénomène : un homme malade dans un système sain, une anomalie dans une démocratie robuste. Elle est aussi, précisément pour cette raison, insuffisante. Ce que Trump a construit n’est pas un accident de personnalité. C’est une architecture rhétorique cohérente, dont les pièces s’assemblent avec une logique qu’il vaut mieux comprendre que condamner.

Le premier étage de cette architecture est philosophique, au sens technique du terme. J.L. Austin, dans ses conférences de 1955 publiées sous le titre How to Do Things with Words, distingue deux types d’énoncés : les constatifs, qui décrivent un état de fait et peuvent être vrais ou faux, et les performatifs, qui accomplissent ce qu’ils disent. Quand un juge prononce une peine, il ne décrit pas une peine : il l’institue. Quand Trump dit « nous avons gagné », il ne fait pas une assertion soumise à vérification, il accomplit un acte social.[1] La performance fonctionne indépendamment du réel, à condition que l’auditoire soit dans un état de réception qui rend la vérification superflue. C’est le premier levier : la victoire trumpiste est auto-validante dans un écosystème médiatique fermé, où le démenti circule moins vite que la proclamation, et où le fact-checking est assimilé à de la persécution.[2] Il serait cependant inexact d’en faire une singularité absolue. La propagande de guerre, les récits nationaux fondateurs, et même certaines communications d’entreprise mobilisent depuis longtemps des performatifs de victoire. Ce qui est inédit chez Trump, c’est la systématisation à froid, en régime démocratique, et l’échelle de diffusion que rendent possibles les plateformes numériques.

Le deuxième étage est psychologique. Albert Bandura, dans ses travaux sur le désengagement moral publiés à la fin des années 1990, a catalogué les mécanismes cognitifs par lesquels un acteur se désolidarise des conséquences de ses actes : déplacement de responsabilité sur le système ou sur l’adversaire, diffusion de la responsabilité dans une collectivité, déshumanisation de la cible, justification morale de l’acte par un bien supérieur.[3] Ces mécanismes ne sont pas improvisés chez Trump, ils forment une grammaire. Les juges sont corrompus. Les élections sont volées. Les médias mentent. Les opposants sont des ennemis de l’intérieur. Chaque défaite potentielle est déjà équipée de son explication externe avant même d’advenir. René Girard dirait que la logique du bouc émissaire est ici industrialisée : non pour absorber une crise existante, mais pour en entretenir l’émotion comme carburant politique permanent.[4] Ce qui importe pour l’analyse, c’est que ce système n’est opérant que parce que les publics y trouvent une satisfaction propre, et c’est là que réside peut-être le nœud le plus difficile à défaire.

La psychologie sociale a depuis longtemps documenté ce que Bernard Weiner a formalisé dans sa théorie de l’attribution : les individus attribuent spontanément leurs succès à des causes internes, leur compétence, leur mérite, et leurs échecs à des causes externes, la malchance, l’injustice. Ce biais auto-protecteur est universel.[5] Ce que Trump a réalisé, c’est d’amplifier ce biais à l’échelle d’un mouvement. En disant à ses partisans que leurs difficultés ne sont pas le résultat de leurs choix mais de la trahison d’élites corrompues, il offre une validation émotionnelle d’une puissance considérable. Le modèle fonctionne alors comme un miroir : si Trump gagne sans jamais être responsable de ses pertes, c’est la confirmation que l’adversaire est bien réel, que le système est bien truqué, que le ressentiment est bien justifié.[6] Le paradoxe, et c’est peut-être le centre de gravité de l’analyse, est que les mises en cause renforcent le récit. Chaque inculpation judiciaire, chaque condamnation médiatique, chaque démenti factuel devient une preuve supplémentaire de la persécution. L’échec nourrit la mobilisation autant que le succès. La rhétorique auto-immunise ses propres failles.[7]

Il serait tentant d’en tirer une leçon de communication directement exportable, l’hyperaffirmation de soi, le récit du siège, la désignation de l’adversaire. Certains acteurs politiques européens l’ont tenté, avec des résultats qui devraient inviter à la prudence. Car le modèle ne fonctionne qu’en système fermé et total. Trump n’a pas seulement une rhétorique : il a un écosystème, plateformes propriétaires ou alliées, chaînes câblées, réseau de médias locaux, rituels de meeting, communautés en ligne, sans lequel la mécanique s’effondre.[8] Toute adoption partielle produit une dissonance que les publics perçoivent immédiatement. Un responsable politique qui revendique systématiquement ses succès sans jamais assumer ses erreurs, sans l’écosystème de protection nécessaire, s’expose simplement au ridicule. Ce n’est pas le registre qui fait l’effet, c’est le substrat qui le rend possible.

Max Weber, dans sa sociologie des formes de domination, avait isolé l’autorité charismatique comme l’une des trois grandes figures du pouvoir légitime, aux côtés de la domination traditionnelle et de la domination légale-rationnelle. Il avait aussi noté sa fragilité structurelle : le charisme exige une performance continue de qualités extraordinaires, et porte en lui la question de sa routinisation ou de son épuisement.[9] Trump a jusqu’ici survécu à des moments qui auraient détruit n’importe quel autre acteur politique dans une démocratie libérale classique, quatre mises en examen, une condamnation pénale, deux tentatives de destitution, sans que sa base ne vacille de façon significative.[10] Ce qui suggère que l’écosystème a réussi à routiniser le charisme, à l’institutionnaliser dans des structures qui le perpétuent au-delà des péripéties individuelles. Mais les systèmes fondés sur la performance exclusive du récit sont structurellement vulnérables aux ruptures du réel que même le meilleur storytelling ne peut absorber indéfiniment. La question de savoir quelle forme prendrait cette rupture, économique, militaire, sociale, reste ouverte. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne viendra pas de l’intérieur du système. Elle viendra d’un réel que le performatif ne peut pas, à terme, continuer à nommer victoire.

 

[1]Austin, J.L., How to Do Things with Words, Oxford University Press, 1962. Traduit en français sous le titre Quand dire, c’est faire, Le Seuil, 1970

[2]Le Washington Post a répertorié plus de 30 000 assertions fausses ou trompeuses sur les quatre ans du premier mandat de Trump (2017-2021). Voir : Kessler, G., Rizzo, S., Kelly, M., « Trump’s false or misleading claims total 30,573 over 4 years »,

[3]Bandura, Albert, « Moral Disengagement in the Perpetration of Inhumanities », Personality and Social Psychology Review, 3(3), 1999, pp. 193-209.

[4]Girard, René, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.

[5]Weiner, Bernard, An Attributional Theory of Motivation and Emotion, Springer, 1986.

[6]Broockman, D. & Kalla, J., « The Trump Effect: An Experimental Investigation of the Emboldening Effect of Racially Inflammatory Elite Communication », British Journal of Political Science, Cambridge University Press, 2020.

[7]Valcore, J. et al., « We’re led by stupid people: Exploring Trump’s use of denigrating and deprecating speech to promote hatred and violence », Crime, Law and Social Change, Springer, 2023. DOI : 10.1007/s10611-023-10085-y.

[8]Weber, Max, Économie et société, 1921, trad. fr. Plon, 1971.

[9]Hochschild, Arlie Russell, Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right, The New Press, 2016.

[10]Selon le sondage Pew Research Center de novembre 2024, 91 % des électeurs républicains approuvaient Trump à la veille de l’élection. La base reste structurellement imperméable aux mises en cause, y compris judiciaires — les quatre mises en examen de 2023-2024 ont, selon les données de collecte de fonds, généré des pics records de donations au profit du candidat.

Partagez ce contenu via ...

Soyez le premier a laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *