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Du whitepaper au casino, comment la crypto a perdu son âme

Le 3 janvier 2009, un inconnu publie le premier bloc d’une technologie que personne ou presque ne comprend encore. Dans ce bloc, il grave une phrase tirée du Times de ce même jour : Chancellor on brink of second bailout for banks. Ce n’est pas un détail technique, c’est une déclaration de guerre.[1] Quelques semaines après la faillite de Lehman Brothers, au moment précis où le monde prenait la mesure de ce que les institutions financières avaient fait, quelqu’un décidait de construire autre chose. Non pour améliorer le système, mais pour le contourner entièrement.

Quinze ans plus tard, BlackRock vend des ETF Bitcoin. Trump lance sa propre cryptomonnaie entre deux tweets. Et des milliers de tokens au nom de grenouilles ou de chiens s’échangent sur des plateformes conçues pour ressembler à des machines à sous. Entre ce bloc fondateur et le casino actuel, il s’est passé autre chose qu’une adoption. Il s’est passé une trahison. Ou, plus précisément, une récupération, le destin ordinaire de toutes les contre-cultures qui ont le malheur d’avoir raison trop tôt.

Il faudrait commencer par rendre justice à l’idéal originel, ce que l’on fait rarement. Le projet cypherpunk, dont Bitcoin est l’héritier direct, n’était pas de la naïveté technologique habillée en philosophie.[2] C’était une réponse cohérente, documentée, à un problème réel : celui de la confiance forcée dans des institutions dont la défaillance était prévisible et documentée. Éliminer l’intermédiaire, rendre à l’individu la souveraineté sur ses actifs, remplacer la foi dans les banques par la certitude des mathématiques, ces propositions avaient une logique. Elles portaient même une forme d’élégance intellectuelle. La blockchain comme réponse à Lehman Brothers est aussi sensée que l’or comme réponse à la Grande Dépression. On peut ne pas y souscrire ; on ne peut pas la réduire à une illusion.

La mutation ne s’est pas produite en une fois. Elle s’est faite par vagues, chacune apportant de nouveaux acteurs plus éloignés des origines que les précédents. La première grande rupture se situe en 2017, avec l’explosion des ICO.[3] Des milliards levés sur des whitepapers, par des promoteurs qui n’avaient jamais entendu parler de Satoshi Nakamoto et ne souhaitaient pas vraiment en entendre parler. Le vocabulaire idéaliste des origines, decentralization, trustless, permissionless, est alors devenu du marketing. La forme a subsisté ; le fond s’est évaporé. C’est le mécanisme classique de récupération des contre-cultures : on garde les mots parce qu’ils attirent, on vide les concepts parce qu’ils dérangent.

Puis vint l’institutionnalisation, plus significative encore dans ce qu’elle révèle. En 2020 et 2021, MicroStrategy puis Tesla convertissent une partie de leur trésorerie en Bitcoin.[4] Le récit change alors d’échelle et de nature : on ne parle plus de désintermédiation ni de souveraineté individuelle. On parle de store of value, d’or numérique, de couverture contre l’inflation. Des arguments financiers, pas politiques. Des arguments que n’importe quel gestionnaire de fonds peut comprendre et utiliser sans jamais s’interroger sur ce que Bitcoin était censé combattre.

Le moment le plus révélateur reste cependant celui des ETF Bitcoin approuvés par la SEC en janvier 2024.[5] BlackRock, l’institution financière la plus puissante du monde, gestionnaire de plusieurs milliers de milliards de dollars d’actifs, incarnation exacte du système contre lequel Bitcoin avait été construit, distribue désormais du Bitcoin à ses clients comme un produit financier ordinaire. La révolution est en portefeuille. Ses ennemis d’hier en perçoivent les frais de gestion.

La séquence Trump achève de rendre la dénaturation visible. Lancer une memecoin personnelle trois jours avant son investiture à la présidence des États-Unis[6], un homme qui incarne la concentration du pouvoir économique dans quelques mains, le mépris de la transparence institutionnelle, l’exact opposé de ce que le mouvement cypherpunk appelait à construire, c’est moins un paradoxe qu’un aboutissement logique. Ce n’est pas la crypto qui a attiré Trump : c’est l’argent qu’il y a senti, et la masse spéculative disponible à y croire.

Il serait commode de s’arrêter là et de conclure à la trahison pure. Mais la réalité est plus inconfortable. La décentralisation affichée de Bitcoin repose aujourd’hui sur une poignée de pools de minage qui contrôlent la majorité du hashrate mondial.[7] Des libertariens de la première heure réclament désormais une régulation favorable à leurs gains, la liberté, mais seulement dans le sens du vent. Et les mêmes acteurs qui criaient à la manipulation des banques centrales ont construit des écosystèmes où les insiders vendent leurs tokens à une communauté de détenteurs qui n’en comprend pas les règles.

Ce retournement n’a rien d’exceptionnel. Toutes les contre-cultures qui ont eu le malheur de devenir désirables ont subi le même sort.[8] Le punk a été vendu en prêt-à-porter. Internet a commencé comme un réseau décentralisé pour chercheurs libertaires avant de devenir l’infrastructure de surveillance et de concentration économique la plus efficace jamais construite. La crypto n’est pas une exception : elle est une confirmation. Ce que cette histoire dit de nous, c’est notre incapacité chronique à rester fidèles à une idée dès lors qu’elle devient rentable. On n’y croit plus assez pour la défendre, pas assez peu pour l’ignorer. On veut juste ne pas rater la prochaine vague.

Les développeurs qui continuent de construire des outils de confidentialité, des protocoles de paiement réellement décentralisés ou des infrastructures hors de portée des États existent toujours. Ils travaillent dans l’ombre d’un écosystème qui a fait du bruit pour d’autres raisons. Mais leur existence ne change pas le constat d’ensemble. La blockchain survivra sans doute aux prochaines décennies, comme infrastructure, comme technologie, peut-être comme actif de réserve.

Ce qui ne reviendra pas, c’est le sérieux de la promesse originelle. Les idées qui transforment le monde naissent chez des idéalistes et meurent dans des fonds d’investissement. Cette distinction, entre ce que Bitcoin devait être et ce qu’on en a fait, dit tout de l’époque. Non pas une époque qui aurait trahi ses idéaux par malveillance. Mais une époque qui les a bradés par impatience, à la vitesse d’un bull market.

 

[1]Satoshi Nakamoto, Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System, 31 octobre 2008. Le message encodé dans le bloc Genesis est : « The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks ».

[2]Eric Hughes, A Cypherpunk’s Manifesto, 9 mars 1993. Timothy C. May, The Crypto Anarchist Manifesto, 1988. Ces textes fondateurs posent les bases idéologiques du mouvement : anonymat, cryptographie comme outil d’émancipation, désobéissance civile numérique.

[3]Coindesk, « 2017 Was the Year of the ICO Bubble », décembre 2017. Selon les données de CoinSchedule, les ICO ont levé plus de 5,6 milliards de dollars en 2017.

[4]MicroStrategy a acquis son premier milliard de dollars de Bitcoin en août 2020. Tesla a annoncé un investissement de 1,5 milliard de dollars en Bitcoin en février 2021 (SEC Filing, Form 8-K, 8 février 2021).

[5]La SEC a approuvé les premiers ETF Bitcoin spot américains le 10 janvier 2024. BlackRock, Fidelity et Invesco figurent parmi les gestionnaires accrédités. En quelques semaines, le Bitcoin ETF de BlackRock (IBIT) est devenu l’un des ETF à la croissance la plus rapide de l’histoire.

[6]Donald Trump a lancé sa memecoin $TRUMP le 17 janvier 2025, trois jours avant son investiture. Melania Trump a lancé la sienne ($MELANIA) le 19 janvier. Ces lancements ont été largement analysés comme des opérations d’enrichissement personnel (The Guardian, « Trump launches memecoin days before inauguration », 18 janvier 2025).

[7]Selon les données de BTC.com et Blockchain.com (2024), les trois plus grands pools de minage (Foundry USA, AntPool, F2Pool) contrôlent environ 50 à 60 % du hashrate mondial de Bitcoin.

[8]Thomas Frank, The Conquest of Cool: Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, 1997. L’auteur y analyse précisément le mécanisme par lequel la contre-culture américaine des années 1960 a été absorbée et commercialisée par le marché.

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