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L’IA et la mort de la politesse ?

Sam Altman, PDG d’OpenAI avait il y a quelques mois partagé que la politesse pouvait coûter étonnamment cher à la planète et invitait les utilisateurs à ne plus remercier ou saluer les IA génératives. Au-delà de l’anecdote amusante, la question de la politesse, dans la relation sociale et particulièrement au travail, mérite d’être soulevée.

L’IA introduit un paradoxe neuf dans notre quotidien : un interlocuteur, qui semble avoir toutes les caractéristiques d’un être pensant, mais sans ego. Avec un humain, collègue ou non, la politesse joue le rôle de lubrificateur social, elle prévient le conflit et indique qu’on reconnaît dans l’autre un autre humain. Avec l’IA cette mécanique s’effondre : on peut interrompre, reformuler brutalement, exiger ad infinitam de refaire un travail sans justification. Dans certains cas on peut même l’insulter, se laisser aller à nos mauvais démons, sans conséquence sociale. Cette relation est une nouvelle habitude cognitive, elle délie la demande, l’utilité, de la considération pour l’autre. Cependant cet enjeu n’est pas seulement circonstancié à la machine, mais pose la question du transfert comportemental. Est-ce qu’à force d’échanger de manière brutale et directe avec l’IA nous n’en viendrons pas à faire de même entre nous, par réflexe ?

Comme dans beaucoup de domaines l’IA ne transforme pas du jour au lendemain notre environnement mais semble en accélérer des transformations déjà engagées. La déritualisation du monde du travail, qu’on peut illustrer par la généralisation du tutoiement, la disparition du code vestimentaire mais aussi par l’open space et la communication par messagerie instantanée sont tous des symptômes comme des causes du changement de rapport au travail. Les frontières hiérarchiques deviennent plus floues, les frontières entre travail et vie privée également. Certains codes sociaux s’affaiblissent et peuvent créer des fractures, notamment générationnelles, à l’image des nombreuses discussions sur la Gen Z dans le monde du travail aujourd’hui.

La politesse cependant n’est pas qu’un enjeu de bureau. Prenons ici l’analogie du GPS : si hier lire une carte et savoir s’orienter était une compétence quasi nécessaire, celle-ci a pratiquement disparu aujourd’hui. Si on délègue à l’IA des tâches qui exigeaient une capacité à négocier, à reformuler, à gérer l’inconfort de demander une correction (et à s’interroger sur le bien fondé de cette demande de correction), le risque existe de voir s’atrophier ce muscle social, de perdre ces micro-compétences sociales qui permettent le vivre ensemble. Au bureau les conséquences pourraient être particulièrement délétères, que ce soit une tolérance moindre à la frustration dans nos échanges avec nos collègues ou encore développer une impatience devant le délai de réponse (ou d’exécution) d’un humain quand l’IA propose une quasi-immédiateté. Que dire encore de la capacité à critiquer, déjà particulièrement complexe, sans heurter l’autre ? On peut toutefois prendre l’angle inverse, voir l’IA comme un exutoire sans victime où on pourrait sans avoir besoin du filtre social évacuer sa frustration, mais il semble difficile de ne pas voir un risque de contamination.

Enfin, et l’enjeu était rapidement abordé concernant les conflits générationnels dans l’espace de travail, l’émergence d’une nouvelle génération biberonnée à ces usages peut créer de nouvelles tensions. Si certains s’offusquent d’être tutoyés par de jeunes professionnels, la surprise peut-être d’autant plus grande s’ils le sont sans politesse, sans bonjour ou merci : l’un y verra une agression là ou l’autre n’y verra que la norme. Le choc des rituels, déjà largement engagé, n’en pourrait être que plus dur à appréhender devant 2 groupes ne partageant plus les mêmes coutumes et usages.

Si on peut arguer, avec raison, que la politesse s’est construite comme un marqueur de pouvoir, voire comme un outil de domination (on vouvoie ses supérieurs, plus rarement l’inverse) il n’en est pas moins vrai que celle-ci est une pratique qui nous façonne, qui nous permet aussi bien de nous protéger que de protéger les autres avec une barrière symbolique, qui nous permet aussi de choisir qui nous admettons dans une forme d’intimité.

En interagissant quotidiennement avec des entités qui ne requièrent ni égard ni considération, nous risquons moins de « désapprendre la politesse » que de désapprendre pourquoi elle existe : parce que l’autre est vulnérable, a un ego, mérite reconnaissance. C’est cette conscience là, plus que les formules elles-mêmes, qui pourrait s’émousser.

 

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